Paul Alexandre : La Lenteur

Exposition La Lenteur, Paul Alexandre, Campredon Centre d'Art

 

Une image de la couleur des rêves.

Une image en noir et blanc.

Et puis quelque chose qui flotte dans l’air et qui pèse à la fois. Une forme, qui se dérobe sans cesse à elle même, et qui est déjà autre chose avant d’être ce qu’elle serait.

Un nuage.

Un nuage dans l’immensité du bleu devenu gris, pris dans les rouages des mécanismes invisibles de l’Univers. Sa densité, sa masse, ses contours changent au gré des vents qui soufflent dans les hauteurs et que l’on ne perçoit toujours que trop tard. Ces vents le chahutent, le taraudent, le traquent, le devancent, l’encerclent et le malmènent sans répit, jusqu’à épuisement.

Les photographies de Paul Alexandre, instantanés atemporels, sont comme ce nuage.

Elles ne disent pas ce qui est arrivé, mais plutôt ce qui se passe dans un présent à la fois répété et différé. Elles ne cristallisent pas non plus une fraction de seconde, comme toute autre photographie mais bien un segment de temps, le temps cinématique de son propre avènement.

Car si “la forme c’est le fond qui remonte à la surface”, comme écrira Victor Hugo, le temps contenu dans l’image instantanée est justement le temps de cette remontée depuis les profondeurs jusqu’à la surface du visible.

Chacune de ces photographies réinvente donc une forme du temps par un jeu subtil de tensions et de relâchements. Il ne s’agit plus d’un temps astronomique, d’un perpetuum mobile dont les repères auraient été effacés, mais une sorte de temps parallèle, intermédiaire qui s’arrache sans aucune réconciliation possible à la continuité originaire et linéaire dont il est alors désynchronisé. C’est une forme du présent, un présent en rotation qui tourne sur lui même de plus en plus vite, jusqu’à sa totale disparition. Il se soustrait à lui même de l’intérieur. Il n’est déjà plus qu’un trou noir, un vide par lequel s’échappe le réel et dans lequel l’imaginaire s’engouffre.

C’est là l’endroit d’une perte de conscience, une perte de connaissance.

Une absence, une sorte de rêverie, comme lorsque nous n’écoutons plus la “conversation du monde, mais prêtons attention au murmure, ou au courant qui passe derrière elle.” (1)

Un passage qui nous ramène dans l’espace de l’in-fans (2), ce monde d’avant le monde, ce monde du non parlant, de l’absence de parole. L’enfance et son silence, là où reste encore le non vu des instants perdus.

Dans ses images, Paul Alexandre dit par réfraction l’ombre portée du monde, son apparence trompeuse, sa fugitive apparition toujours sur le point de se dissiper sans laisser de trace, et de disparaître dans l’épaisseur de ce qui ne se voit plus, “du banal, du quotidien, de l’évident, du bruit de fond, de l’habituel”(3).

C’est à cet endroit précis que le réel se dérobe à l’exaspérante opacité du monde, se dévisage et que l’image photographique devient le masque du visible posé sur l’invisible, comme si l’apparence avait été corrigée par la transparence, comme si ces émissions lumineuses restituaient par un habile tour de passe-passe quelque chose qui n’existe plus de l’autre côté du monde.

Anne Morin

(1) Virginia Woolf, Une Chambre à Soi, 1929
(2) Enfance, du latin infans, in fare, “celui qui ne parle pas”
(3) Georges Pérec, L’infra-ordinaire, 1989

 

–> À voir aussi, du 7 juillet au 7 octobre à Campredon Centre d’Art : Jessica LANGE, L’infime

 

Campredon centre d’art
20 rue du Docteur Tallet
84800 – L’Isle-sur-la-Sorgue
7 juil. –> 7 oct.
Du mardi au dimanche.
De 10h à 12h30 et de 14h à 17h30.
Fermeture les 1er et 11 novembre, 26 décembre, et du 9 au 14 janvier.
Fermeture des caisses à 12h et 17h00.
campredoncentredart.com
Tarif Général : 6 €
Tarif Réduit : 5 €